Entre extérieur et intérieur : l’architecture domestique de Bernard Bühler ....................

 INTRODUCTION

Biographie

Bernard Bühler est né le 9 juillet 1954 à Laparade dans le Lot-et-Garonne. Il passe son enfance à Bordeaux, quai des Chartrons. A 18 ans, alors titulaire d’un BEP Génie Civil, il se présente à l’agence Salier où il reste jusqu’en 1985, date à laquelle il est diplômé sur références personnelles. Il est inscrit à l’Ordre des architectes depuis le 3 décembre 1985, et ouvre sa première agence en 1986 dans le quartier des Chartrons. Il exerce depuis 2000 dans une autre agence toujours située  aux Chartrons.

Il s’agit ici d’évoquer d’un architecte essentiellement local – bien qu’acquérant une solide notoriété aujourd’hui – qui contribue à métamorphoser la ville par des réalisations modestes qui participent à la diversité de l’écriture architecturale de Bordeaux. C’est un architecte du quotidien, qui construit pour que l’usager vive l’architecture. En matière d’habitat, il travaille majoritairement dans le logement social pour lequel il souhaite offrir aux habitants une qualité de vie optimale.

 

Formation de Bernard Bühler chez Salier

Pour situer le travail de l’Agence Salier, on peut mentionner la construction de la caserne de la Benauge en 1954, alors que Salier et Courtois sont  élèves de Claude Ferret. C’est un volume parallélépipédique en béton sur pilotis, aux arêtes vives,  rehaussé de panneaux laqués rouge vif et jaune citron de Jean Prouvé. Le bâtiment est très moderne, d’autant plus qu’il fait face à la majestueuse façade xviiie des quais de Bordeaux.                     

L’agence Salier naît après-guerre, dans un contexte en profonde mutation. Ses membres ne font pas de concessions, sont combatifs et en rupture avec l’architecture traditionnelle française. En effet, les architectes cherchent leurs références chez Le Corbusier mais aussi dans l’architecture américaine et ses éminents représentants qui passionnent l’agence : Walter Gropius, Ludwig Mies Van der Rohe, Franck Lloyd Wright ou Richard Neutra. Le plan libre, l’interpénétration du dehors et du dedans, la fluidité des volumes (en totale rupture avec la tradition française des espaces clos et des formes délimitées) sont des éléments récurrents de cette architecture qui intéressent l’équipe. Pierre Lajus dit d’ailleurs : « On rêvait

de maisons plates et vitrées »[1]. Celle-ci ne fait cependant pas table rase de l’architecture française mais en conserve certains éléments tels que la tradition d’isolement et le désir d’intimité (auxquels il faut souvent ajouter les contraintes techniques). La modernité des espaces et des matériaux est en adéquation avec la vision domestique de la maison, où la simplicité des formes se conjugue avec leur utilité. Dans le projet de construction des maisons, les architectes intègrent trois données : le site comme élément de base de l’identité du projet – le relationnel et les idées venant du contact avec le client – les conceptions des architectes modernes puisées dans les revues. François Loyer inclut l’agence Salier dans l’école de pensée appelée « Régionalisme critique », « une école de pensée qui, sans renier la pureté du langage moderne, voulait l’intégrer à la culture locale pour lui donner des racines plus profondes, une vie moins artificielle. »[2]

 

Bernard Bühler a donc découvert et appris l’architecture dans un contexte résolument moderne et passionné où les mots phare étaient : site, modernité, client, adaptation, altruisme et combativité.

 

 

LE TRAVAIL DE BERNARD BÜHLER AUX CHARTRONS

Le quartier des Chartrons

La connaissance de l’urbanisme du quartier est nécessaire afin de comprendre le travail de Bernard Bühler. Le quartier des Chartrons était autrefois le quartier du vin à Bordeaux, le lieu où les échanges, les stockages et les ventes se faisaient, à proximité du port de la ville.

Le « laniérage parcellaire » constitue le type principal d’urbanisme du quartier. Les unités (chais/ entrepôts) sont construites perpendiculairement à la Garonne, créant ainsi une unité en profondeur (souvent longue mais étroite). Les entrepôts sont des bâtiments oblongs puisqu’ils ont une largeur de 8 à 12 mètres pour une longueur moyenne de 100 mètres mais pouvant en atteindre 300. Robert Coustet explique l’évolution de l’architecture des chais : « Les premiers négociants n’étaient que des

transitaires qui se contentaient d’exporter le vin de l’année. Les lourdes maisons du xviie siècle étaient parfaitement suffisantes. Mais à partir du xviiie, il fallut s’agrandir. Comme le nouveau bâtiment de façade était réservé à l’habitation, il n’y eut d’autre alternative que d’en construire un second à l’arrière, au-delà d’une cour intérieure puis, après une seconde cour, d’investir le jardin pour y établir des entrepôts. Prisonniers du parcellaire en lanières, les chais finirent par couvrir toute la surface des îlots. Cette disposition présentait un avantage climatique : étirés les uns à côté des autres, sans lumière naturelle [les chais sont aveugles], les chais bénéficièrent d’une température égale. » [3] Le parcellaire est très dense et peu irrigué de voiries, pouvant constituer en certains lieux des îlots monoblocs. L’abandon progressif du transport maritime du vin a entraîné la désertion de ces chais et la création de friches industrielles, offrant un potentiel foncier rare en plein cœur de ville et la possibilité d’un réinvestissement urbain. 

On peut souligner que plusieurs lieux étant classés aux Monuments Historiques sur le quai des Chartrons, les interventions de Bernard Bühler se font souvent dans le rayon de protection de 500 mètres existant autour de ces bâtiments. L’architecte doit donc disposer d’un avis simple favorable de l’Architecte des Bâtiments de France, induisant une contrainte de préservation et de respect du patrimoine.

 

Exemples phares de son travail

Bernard Bühler travaille énormément aux Chartrons. Depuis 1990, on recense plus de 30 interventions. L’exposé qui suit ne se veut pas  exhaustif mais analyse un choix de bâtiments répondant aux diverses problématiques de l’architecte.

 

 

C'est rue Maurice que Bernard Bühler met en place, en 1989/1990, ce qui devient par la suite sa marque de fabrique. Aux n°14 à 22 bis, il doit réhabiliter pour la deuxième fois un chai désaffecté en six maisons de ville. L'entrepôt viticole s'étend sur 130 mètres de long, 8 mètres de profondeur et s'élève sur deux niveaux dont la séparation est soulignée à l'extérieur par un bandeau de pierre. Quelques baies et portes percent le bas tandis que le niveau supérieur est régulièrement ouvert par de grandes fenêtres. Il décide donc de conserver le volume et de travailler à partir de celui-ci : il le divise en six parties égales, ajoute deux fenêtres supérieures à chacune, supprime le toit pentu en tuiles et conçoit six accès en rez-de-chaussée. Les ouvertures sont toutes matérialisées par des grilles en fer laqué blanc.

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Projets rue Maurice

 

Bühler modifie subtilement la façade originelle en intégrant le fer dont il adoucit la brutalité par l'utilisation du blanc. En arrière de celle-ci, il crée la surprise en ménageant un déambulatoire à ciel ouvert – une seconde rue privée – donnant sur les façades très vitrées de six maisons à l'écriture résolument contemporaine. Le principe de double façade est là. Celle-ci préserve le bâti ancien sur rue, tandis que la deuxième peau de verre permet à la lumière (venant de l’ouverture zénithale) d’envahir l’espace. Mais la double façade a aussi pour vocation de ménager un retrait entre les habitants et la rue et de préserver ainsi l'intimité entre deux espaces, le public et le privé. L’architecte profite de cet espace intermédiaire pour insérer des loggias. Bühler s’adapte à la contrainte spatiale induite par la configuration du chai et développe des maisons en hauteur – celles-ci sont en triplex – chacune comprenant un rez-de-chaussée (garage et entrée), deux étages et une rochelle. Pour offrir une lumière optimale, il n’hésite pas à renverser les codes traditionnels de l’habitat, place les pièces de nuit au premier étage et dans la mezzanine, alors que les pièces à vivre décloisonnées sont au deuxième et prolongées par une petite terrasse. À partir d’un entrepôt largement inadapté à la vocation domestique, Bernard Bühler trouve le moyen de créer un habitat original et réaliste dans sa fonctionnalité. Grâce à la conservation de la façade, il ne modifie pas la configuration initiale de la rue et pérennise l’histoire du quartier. Par contre, l’intérieur du chai est complètement bouleversé dans sa destination. L’espace ménagé entre le dehors et le dedans fait le lien. L’interaction entre les deux espaces est due à des détails subtils : les fenêtres du premier étage ont des grilles qui marquent la barrière entre les deux, mais l’espace est à ciel ouvert. La séparation ménagée par le mur de façade et ses grilles est donc rompue. De plus, les gens investissent ce lieu grâce à la terrasse ménagée au second. Des moments de vie privée sont situés dans cet espace intermédiaire proche du dehors. Les usagers profitent donc de l’espace extérieur tout en voyant leur intimité préservée

L’opération rue Lombard

L’opération de 1997/1998 située rue Lombard (n°12 à 24 bis) est très importante. Deux immeubles constituent l'ensemble : le premier, où la façade trop dégradée est détruite, comprend 16 appartements sur deux niveaux et le deuxième reçoit 10 maisons derrière la façade originelle du chai. Ici, seule une partie de l’existant a pu être conservée, le défi est alors double : rénover et reconstruire. Si le résultat tranche sur rue, le parti pris est le même : l'architecte conserve ce qui peut l'être et crée le reste dans l'affirmation de l'adjonction contemporaine et le respect de l'existant traditionnel. Ainsi, la façade des 16 appartements est un véritable masque d'acier en arrière duquel un interstice est ménagé devant une seconde peau de béton. Il a vocation de palier commun ou de terrasse privée. À côté, la pierre est toujours là, mais l'architecte choisit l'acier galvanisé pour les baies et portes du rez-de-chaussée, tandis que les autres ouvertures sont à ciel ouvert. Une évolution intéressante est à noter ici dans le travail de Bernard Bühler. Alors qu’il met des grilles aux baies du 1er étage de la rue Maurice, il laisse les ouvertures sans aucun filtre rue Lombard. La fenêtre est perpétuellement ouverte sur l’extérieur et la limite entre le dehors et le dedans se fait de plus en plus diffuse. Le sas permet un accès public aux maisons cachées  derrière le second mur de béton. L'agencement intérieur répond dans les deux cas à une recherche optimale de luminosité, de confort et de fonctionnalité. Seize T2 et T3 se partagent chacun des deux niveaux selon le même plan : appartements traversants avec couloir central de distribution. Les maisons sont pour huit d'entre elles disposées sur deux niveaux : le rez-de-chaussée comprend les pièces de vie et ouvre sur une cour privée de 30 m² tandis que les pièces de nuit sont au premier étage. Selon une contrainte inhérente au lieu, deux maisons sont conçues différemment. L'architecte inverse donc le principe : les pièces de nuit sont au premier et les pièces de jour au second. Le maître mot de l'opération est sans aucun doute l'adaptation. Bühler (em)mêle tout en finesse architecture traditionnelle existante et addition contemporaine. Il travaille pour cela sur les matériaux et sur le rapport de l'immeuble à son contexte. Certes il chamboule les lieux, mais s'y inscrit subtilement avec, toujours comme facteur principal, l'envie d'offrir aux futurs usagers le maximum d'agrément et de tranquillité dans leur foyer (idée d'autant plus importante dans le cadre de l'habitat social), sans pour autant les couper de leur environnement public. Pour cette opération, l'architecte a reçu en 1999 le Premier Prix du Palmarès National du Logement Social. L'audace esthétique est parfaitement maîtrisée et permet au bâtiment de s'intégrer au bâti et à la rue tout en en proposant une relecture contemporaine.

(Double façade de l’édifice conservé)

En 1996/1997, rues Raynal et Denise, il s'inspire de la configuration urbaine du quartier pour construire ex nihilo quatre bâtiments que leur gabarit et leur disposition inscrivent habilement dans le parcellaire existant. Il profite du vide pour développer un vocabulaire contemporain sans faire cependant abstraction du passé. La conscience patrimoniale est d’autant plus forte ici que l’architecte recrée un parcellaire urbain à un endroit où il n’existe pas.

Sur rue, deux typologies de façades alternent : un pan de mur en béton clair est suivi d'un autre en dalles de bétons peintes couleur brique sur soubassement en béton gris. Les différences sont visuelles (polychromie) aussi bien que tactiles, et l'agencement des dalles rappelle la pierre de taille, matériau référent des entrepôts voisins. Bernard Bühler introduit ici encore son principe de double peau. Elle n'est assurément pas indispensable, mais elle fait partie de la typologie de l'architecte et lui permet une fois de plus de protéger les habitants de la rue. Car en arrière de cette peau, s'ouvrent des fenêtres en bandeau corbuséennes qui inondent de lumière les séjours et cuisines. Les bâtiments d'angle contiennent les 12 logements collectifs. Leurs façades arrondies permettent de les lier en douceur avec le bâti existant. Les intérieurs répondent toujours à l'envie d'offrir lumière, grands espaces et équipements généreux aux bénéficiaires. Grâce à cette opération, on comprend que l'architecte ne se contente pas de reproduire à l'identique les mêmes schémas, mais qu'il adapte toujours son propos aux lieux et n'hésite pas à employer matériaux, couleurs et formes contemporaines lorsque l'occasion s'y prête. Il se fait liant subtil entre le passé et le présent, ne fait pas table rase du passé, mais au contraire s'en inspire pour offrir un nouveau visage au quartier sans le dénaturer.

L’opération cours du Médoc et quai des Chartrons

Bernard Bühler travaille actuellement à la reconversion de chais en 51 maisons particulières, cours du Médoc et quai des Chartons. Il s’agit d’un ensemble de quatre chais donnant sur le cours des Chartrons, ainsi qu’une ancienne entreprise de bouchons sur le cours du Médoc. L’architecte doit donc travailler à partir de deux typologies : la configuration parcellaire déjà connue (issue du xviiie siècle) et un volume qui s’étend désormais en façade largement ouverte, et dans lequel la pierre, moins présente, est relayée par des poutrelles de fer (selon un principe cher au xixe siècle). Il est donc face à un ensemble éclectique et plus complexe.

Bühler commence par laisser entrer la lumière et l’air dans cet ensemble.  Pour cela, il ouvre totalement un chai qui fera office de jardins, ôte un morceau aux toits pour ménager des terrasses. Les ouvertures de la façade sur le cours du Médoc ne correspondent pas aux niveaux (trois niveaux d’habitat contre deux niveaux de fenêtres). Bühler décolle donc une seconde peau en béton et verre en arrière de la façade de pierre ; double peau ayant la vocation de palier le manque de fenêtres en apportant de la lumière et de l’air par le haut. Il ajoute un 4e niveau, véritable superstructure en porte à faux qu’il choisit de teinter en noir. La façade sur rue est ainsi conservée (puisque la peau de pierre est laissée intacte), et ornée d’un attique. L’architecte crée un contrepoint entre une architecture existante classique très volumétrique et une architecture contemporaine en béton presque abstraite. Il procède d’ailleurs de la même manière pour l’intérieur. Les murs des chais et une partie des toits sont conservés. Pour le reste, l’architecte crée 11 typologies d’habitat, du T2 au T5, qui peuvent être simplex, duplex ou triplex, chacun ayant une terrasse ou un accès extérieur. Le rapport à la rue existe dans deux dimensions : la façade urbaine avec accès à la voiture sur le cours du Médoc et un passage piétonnier réservé quai des Chartrons ; Bühler joue ici avec la configuration initiale des lieux. Une attitude radicale aurait pu être de ne conserver que l’enveloppe des chais et de construire un habitat totalement contemporain. Au contraire l’architecte s’immisce dans la pierre, l’ouvre au monde contemporain sans l’éventrer, lui offre une seconde vie où elle côtoie désormais le béton et le verre

La maison bleue

Cette opération reflète son goût pour ce passé qu’il respecte et qu’il adapte au présent et à sa nouvelle vocation. La double peau est encore là, une nécessité selon lui pour offrir lumière, isolation phonique ainsi que confort sécuritaire et intimiste. Mais le rapport entre l’intérieur et l’extérieur se joue à bien d’autres niveaux. Les sources de lumière sont multipliées, viennent des toits percés et du chai désormais jardin, les terrasses sont nombreuses, imbriquées entre les niveaux et les chais, entre le dehors et le dedans, les deux entrées sont publiques ou de caractère plus privatif. Il en résulte un ensemble complexe, mais cohérent dans son ensemble, un véritable microcosme architectural, inspiré des médinas (bien connues de l’architecte),empreint de la spécificité du quartier et de sa nouvelle vie contemporaine.

 

La Maison Bleue

En 1997, Bernard Bühler réhabilite un ancien chai en maison d’habitation pour lui et ses proches. Pour sa maison, l’architecte laisse intacte la façade sur rue et travaille depuis l’intérieur, remodèle l’espace privé sans que l’on puisse le percevoir de l’extérieur. « L’accès s’effectue par un déambulatoire le long de parois opaques dans une cour divisée en trois espaces autonomes. Une pièce régulière, au caractère central souligné par une piscine à la géométrie homothétique, enduite de bleu sur ses parois verticales, et couverte d’une verrière, sert de transition et annonce le lieu d’habitation. Une cour intérieure, couverte mais éclairée par une verrière latérale en toiture, met en scène un volume servant en bois qui associe un escalier à une cuisine à l’étage. Ce volume sert d’articulation avec les pièces de l’habitation réparties sur deux niveaux. Le rez-de-chaussée combine les pièces de nuit jumelées aux pièces de bains. L’étage est un vaste plateau avec un poêle à son extrémité et des rangements latéraux. Un discret escalier intérieur permet la liaison entre les deux.  L’intervention de cet entrepôt situé juste derrière son agence revêt un caractère particulier ; aménagé en loft, il abrite sous la toiture d’origine plusieurs appartements autonomes, tous occupés par ses enfants. La ″Maison Bleue″ doit ce nom à la couleur des murs de la ″rue-couloir″ qui conduit à cette parcelle refermée sur elle-même en cœur d’îlot. De ce bleu qui évoque instinctivement la Méditerranée, ses médinas et la maison à patio qui préserve l’intimité de chacun et offre un espace central de vie commune, ici autour d’une petite piscine totalement isolée des regards indiscrets »[4].

 

Bilan

Née de la contrainte de réhabiliter des chais aveugles en habitations, la double façade devient un leitmotiv de l’architecture de Bernard Bühler. De vocation d’abord fonctionnelle et conservatrice – permettre une pénétration maximale de la lumière dans les logements et préserver le bâti existant – elle devient ensuite pour l’architecte une manière de ménager un sas, un espace interstitiel entre l’extérieur et l’intérieur. Elle lui permet aussi d’encastrer des maisons modernes en arrière de ces façades et de développer ainsi un vocabulaire contemporain. On peut s’étonner que l’architecte réitère  cette opération là où le bâti ancien n’existe plus. Cette peau devient pour lui un élément indispensable qui s’immisce entre l’extérieur appartenant au domaine public et la sphère privée du foyer. Le sas est pratique, mais aussi sécuritaire. Pas strictement au sens premier du terme – même s’il protège concrètement des dangers d’agressions – mais plutôt dans une dimension métaphorique. La maison devient un lieu secret, intime, en repli des nuisances publiques (stress, temps, bruit). Le foyer se retrouve à l’abri. À l’image même des médinas, les œuvres de Bühler conservent la façade urbaine et déploient le logement à l’arrière, le mettent à distance de la rue ; la maison s’ouvre alors complètement sur elle-même. Cette comparaison est notamment très probante pour la Maison Bleue et l’opération des chais cours du Médoc. La peau coupe la famille de l’extérieur tout en l’y ouvrant puisqu’elle est bien souvent la source principale de lumière. L’extérieur et l’intérieur s’interpénètrent en ne puisant l’un dans l’autre que le potentiel positif. L’exemple des chais cours du Médoc témoigne de la maîtrise et de l’évolution réfléchies d’une pratique qui aurait pu se révéler redondante et inutile, mais qui au contraire, ici, se dévoile dans toute sa logique et sa beauté.

En 1967, Robert Auzelle avançait que « la ville, qui ne suscite que la haine, exaspère les rancunes, accuse les oppositions sociales et la disparité économique, peut être le tombeau de notre civilisation » [5] . Au contraire,  Jane Jacobs estimait à la même époque que « la rue protège la vie privée » tout en donnant la liberté aux citadins, et Henri Lefebvre soutenait l’idée que « la société entière risque de se décomposer si lui manquent la ville et la centralité ». On peut comprendre à travers cela que Bernard Bühler appartient à la catégorie qui agit contre la dispersion de la ville. Il recrée la ville à partir d’elle-même, il ne cherche pas à la disperser, mais, à l’inverse, resserre les liens depuis le noyau existant. Il fait partie des acteurs du quotidien qui métamorphosent la ville tout en douceur.

 

BERNARD BÜHLER : AUTRES TERRAINS D’ACTION

Le travail de l’architecte se développe aujourd’hui au-delà des limites bordelaises et girondines, et dans des domaines aussi variés que l’habitat, l’industrie et le tertiaire, mais j’axe mon propos essentiellement autour de sa vision de l’habitat.

 

30 projets à Bordeaux

ZAC Bastide

Cette ZAC prend place sur une ancienne friche industrielle. « Très vite, à l’examen, des lignes directrices apparaissent, léguées par le passé (le réseau des voies reliant l’ancienne gare d’Orléans aux quais). De cet héritage, l’urbanisme actuel retient le principe des trouées rayonnantes qui [...] proposent au regard des échappées sur la rive gauche et quelques uns de ses monuments remarquables. Dans ce vaste espace, le projet s’attache en premier lieu à définir l’équilibre des pleins et des vides, ménageant des coulées vertes : le gazon omniprésent dans les artères rayonnantes, plantées par ailleurs de plus de 700 arbres... Un nouveau paysage se définit ainsi par opposition aux façades de l’avenue Thiers et à la rive gauche ordonnancée et ″minérale″. Plus qu’à un jeu de miroirs, qui aurait finalement débouché sur le pastiche, l’urbanisme cède volontairement au schéma réfléchi de l’attraction des contraires. La rive droite échappe ainsi à une ″monumentalisation forcée″ et s’autorise des effets spatiaux contrastés, débarrassant par là même une architecture décidément contemporaine de tout complexe réducteur. »[6] Pour Alain Charrier, architecte coordonnateur de cette ZAC, « L’aspect extérieur des constructions devra répondre à un double objectif : celui de promouvoir des architectures contemporaines qui donnent une identité particulière à ce nouveau territoire de la ville ; celui d’intégrer ces architectures dans un urbanisme végétal et d’accorder autant d’importance aux éléments bâtis qu’aux traitements paysagés des espaces extérieurs. »[7]

Ici, contrairement à la densité très forte des Chartrons, l’environnement est aéré et largement végétal. Il est donc intéressant de se pencher sur l’interaction des réalisations de Bühler avec ce contexte particulier. Comment fait-il usage de la typologie jusque là employée à bon escient ?

Entre 2002 et 2004, l’architecte construit 2 immeubles collectifs et 123 maisons individuelles réparties en 3 ensembles à la Bastide. Les deux collectifs sont mono-orientés sur le quai et l’architecte se sert de cette configuration pour offrir une grande loggia aux habitants, un espace vitré, libre d’être investi au goût de chacun, d’être ouvert sur l’extérieur ou au contraire fermé. Un espace intermédiaire dans lequel on est dedans tout en étant dehors et vice-versa. Il est d’ailleurs intéressant de voir comment les gens se sont approprié cet espace : véritable serre pour certains, salon d’été ou encore « débarras » pour d’autres. Pour la façade opposée, dans laquelle s’ouvrent les espaces communs de passage et certaines pièces des appartements,

Arès

l’architecte développe le rideau de tubulures d’acier que l’on a déjà vu aux Chartrons. Ici, la recherche de lumière n’en est pas la cause ; l’architecte utilise le principe de double peau pour sécuriser son immeuble, recentrer la vie côté fleuve sans que les gens soient coupés de l’extérieur. Il explique que grâce à ce procédé, les gens se sentent à l’abri chez eux tout en ressentant les aléas du temps lorsqu’ils sont sur le palier, espace de vie collectif.

Pour les maisons individuelles, Bühler ne ressent nullement le besoin de cette double peau. Il ouvre largement les maisons sur l’environnement végétal et notamment sur les jardins individuels. La cloison entre l’espace public et le jardin privé tend tout de même à rappeler les principes de l’architecte. Des tubulures, des fils d’acier sont disposés afin que la végétation s’étende, se mélange à l’existant et crée une paroi protectrice diffuse. Entre immeuble et maisons, les éléments se déclinent et se répondent : béton blanc, touches colorées, rideaux d'acier, toits plats, formes géométriques et grandes baies vitrées. L'architecte emprunte une part de son vocabulaire à l'avant-garde des années vingt, qu'il enrichit de sa propre idée de l'habitat matérialisée par les doubles façades et replis en arrière d'une peau d'acier.

 

 

Arès

À Arès (Bassin d’Arcachon), l’architecte crée un ensemble de 38 logements en juin 1999. Ici, l’ensemble s’intègre complètement à son contexte grâce à la façade qui s’adapte au galbe de la place. Celle-ci joue aussi le rôle d’un véritable filtre, filtre qui laisse pénétrer les rayons lumineux à travers les claustras de bois, qui laisse aussi entrevoir depuis l’extérieur les espaces communs intérieurs, et depuis l’intérieur la place publique, tout cela dans une ambiance diffuse qui suggère plus qu’elle ne révèle, conservant ainsi l’espace propre à chacun. Filtre enfin qui unifie les espaces communs et privés des logements. L’effet est tout d’abord visuel, passe ensuite par le matériau et par l’interaction entre le dehors et le dedans : les claustras se prolongent et pénètrent dans les appartements, tout en les intimisant derrière une peau et en les unifiant à un ensemble identitaire renforcé par sa circularité  qui l’inscrit totalement dans le site.

 

CONCLUSION

Typologie de l’architecte

Bernard Bühler développe depuis 1989 une typologie d’habitat qui lui est propre. D’abord contraint par l’urbanisme en lanières d’un quartier de chais en pierres, et la conservation d’un patrimoine cher aux Bordelais, il crée la double façade. Elle a plusieurs fonctions : ménager un sas spatial entre l’espace public et le domaine privé, sas ensuite métaphorique protégeant l’individu et la famille des agressions extérieures. La double peau sert aussi à préserver l’existant et à élever en arrière-plan une façade et un bâti contemporains. Par ce procédé, Bühler choisit d’insérer l’architecture moderne dans le contexte patrimonial. Il n’impose pas, il détruit peu, conserve beaucoup, enrichit le passé du présent et vice-versa. Quand l’architecte ne peut garder l’ancien, il n’hésite pas à créer rideaux de fer ou murs de béton qui se mêlent et s’emboîtent dans l’environnement minéral. Grâce à cet espace interstitiel, entre extérieur et intérieur, Bühler trouve une source de lumière et d’air dans un contexte très dense. Loin des Chartrons et de la nécessité de cette double façade, l’architecte continue de la déployer. Sous diverses formes, tubulures d’acier ou mur végétal, il souhaite ainsi offrir aux gens un habitat meilleur, abrité des nuisances extérieures, sans être complètement isolé. On peut dire que Bernard Bühler répond aux exigences individualistes d’aujourd’hui sans toutefois replier chacun dans sa tour d’ivoire. L’habitant trouve source de repos, de recueillement et de tranquillité dans son foyer, mais il est tout de même matériellement connecté avec l’extérieur qui pénètre à l’intérieur grâce à cette double peau et ses bienfaits tant fonctionnels (lumière, air, bruit, création de terrasses/jardinets), qu’esthétiques et surtout imagés. On peut s’interroger sur l’utilisation répétée d’une scénographie architecturale qui n’a pas forcément lieu d’être (notons quand même que l’architecte n’en use pas systématiquement), mais il s’agit d’une part de la marque de fabrique de l’architecte et d’autre part d’un système répété mais dont l’adaptation au site est réfléchie. Bühler ne pose pas un objet dans un lieu, il réfléchit à son intégration, aux caractéristiques intrinsèques du site. Le résultat passe notamment par le choix du matériau.

Grâce à cette double façade, le bâtiment existe dans deux mondes distincts : l’espace intérieur privé réservé au foyer, à la vie personnelle libre et l’espace extérieur appartenant au public, devant répondre à un contexte urbain et paysager immédiat. L’interstice permet aux deux mondes d’interagir sans empiéter l’un sur l’autre.

Cette recherche sur la double façade est menée à l’heure actuelle par d’autres architectes. On pense à Jean Nouvel et à la Fondation Cartier, pour laquelle un véritable écran de verre s’intercale entre la rue et le bâti, à Jean de Giacinto qui signe pour l’école d’architecture et de paysage de Bordeaux un bâtiment d’enseignement et de recherche où une première peau, revêtue d’une sérigraphie arborescente, dissimule le mur ; mais aussi à des réalisations comme le foyer Sonacotra des Chartrons à Bordeaux, où les architectes F. Marzelle, I. Manescau et E. Steeg créent une première peau toute de bois, véritable filtre en arrière duquel se répartissent les lieux de vie privée ou commune. Ici, l’accès depuis la rue est très discret et ne révèle pas la configuration interne de deux bâtiments se faisant face, unifiés par une grande cour intérieure. On peut encore citer la résidence INOX I à Mont-de-Marsan, dans les Landes, réalisée par Rémy Lamanive et Vincent Poeymiroo en 2000/2001. « Percevant la cellule comme un milieu protecteur et rassurant, le jeune duo décide de mettre au point un volume intermédiaire qui assure aux habitants une transition de velours entre l’espace public de la rue et l’espace privatif de leur appartement. Ainsi, les six T3 qui composent la résidence INOX se voient protégés par l’intermédiaire d’un véritable épiderme greffé sur la façade principale […]. Plutôt que de pénétrer au cœur de la vie privée du foyer par l’intermédiaire d’un ersatz d’entrée ouvert sur le séjour, Lamanive et Poeymiroo ménagent, grâce au balcon, un entre-deux judicieux par lequel on entre dans son appartement ! Ni tout à fait dehors, ni tout à fait dedans, cet espace protégé du regard par la fine résille métallique qui l’entoure devient partie prenante de la fameuse peau de façade ; il constitue aussi la première étape d’un cheminement vers l’intime, physiquement marqué par une stratification à la fois souple et rationnelle de la cellule. »[8]

Duncan Lewis-Scape Architecture associé à Block, réalisent, à la cité Manifeste de Mulhouse, 12 logements répartis en 3 blocs où se décline une série de propositions inédites. Les quatre branches de la croix classique mulhousienne subissent une altération induisant des imbrications de volumes en porte-à-faux, dans une

L’agence Bühler

contamination mutuelle entre intérieur et extérieur, entre le végétal et  le bâti. À l’image d’un puzzle géant, l’ensemble de la parcelle est investi par l’habitat. Mais celui-ci est revêtu d’une peau végétale d’arbres et de plantes grimpantes qui induit une dilatation des limites entre les logements et l’espace privé du jardin, largement végétalisé. Les architectes détournent sans le corrompre le bâti ancien en recomposant son image par des éléments résolument contemporains comme les matériaux, les formes ou la végétation.

Il est important de comprendre que la typologie de Bernard Bühler, même si elle s’inscrit dans une problématique de l’architecture contemporaine, est née dans le contexte architectural vernaculaire du quartier bordelais des Chartrons.

 

L’agence Bühler

Pour montrer combien ce principe appartient à l’architecte, il suffit de regarder son agence. Construite tardivement (2000), elle révèle les principes que nous venons d’étudier. Elle s’inscrit dans un bâtiment en pierre conservé. L’entrée est matérialisée par trois grandes arcades fermées par des grilles alors qu’un espace intermédiaire donne ensuite sur le mur de verre derrière lequel se déploie l’agence. La lumière peut ainsi aisément pénétrer dans les espaces intérieurs fluides et sobres, sans réel cloisonnement, créés pour le travail. Conservation de l’existant, création d’un bâti contemporain, interstice entre l’extérieur et l’intérieur ; Bühler a adapté savoir faire et savoir vivre pour sa propre agence.

 

 



[1] Salier Courtois Lajus Sadirac Fouquet- Atelier d’architecture- Bordeaux 1950/1970, (Catalogue d’exposition à arc en rêve à Bordeaux), septembre 1994, page 96.

[2] Salier Courtois Lajus Sadirac Fouquet- Atelier d’architecture- Bordeaux 1950/1970, (Catalogue d’exposition à arc en rêve à Bordeaux), septembre 1994, page 18.

 

[3] COUSTET, R., « L’urbanisme vinicole de Bordeaux », Châteaux-Bordeaux (catalogue d’exposition présenté au centre G. Pompidou en 1988/1989), Paris, 1998, pages 139 à 154.

[4] RAGOT, G., C’est ici, 1999 2002, architecture Bordeaux, Communauté Urbaine, exposition tenue à arc en rêve à Bordeaux du 3 avril au 8 juin 2003.

 

[5] AUZELLE, R., Cours d'urbanisme à l'Institut d'Urbanisme de l'Université de Paris, 1967.

[6] COSTEDOAT, D., C’est ici, 1999 2002, architecture Bordeaux, Communauté Urbaine, exposition tenue à arc en rêve à Bordeaux du 3 avril au 8 juin 2003.

[7] CHARRIER, A., Cahier des prescriptions Architecturales de la ZAC Cœur de Bastide, Communauté urbaine de Bordeaux et Ville de Bordeaux, 2000, page 7.

[8] MAZEL, C., in Revue Le Festin, n°44, janvier 2003, pp 84-85.