Entre extérieur et
intérieur : l’architecture domestique de Bernard Bühler ....................![]()
Biographie
Bernard Bühler est né le 9 juillet
1954 à Laparade dans le Lot-et-Garonne. Il passe son enfance à Bordeaux, quai des
Chartrons. A 18 ans, alors titulaire d’un BEP Génie Civil, il se présente à
l’agence Salier où il reste jusqu’en 1985, date à laquelle il est diplômé sur
références personnelles. Il est inscrit à l’Ordre des architectes depuis le 3
décembre 1985, et ouvre sa première agence en 1986 dans le quartier des
Chartrons. Il exerce depuis 2000 dans une autre agence toujours située aux Chartrons.
Il s’agit ici d’évoquer d’un
architecte essentiellement local – bien qu’acquérant une solide notoriété
aujourd’hui – qui contribue à métamorphoser la ville par des réalisations
modestes qui participent à la diversité de l’écriture architecturale de
Bordeaux. C’est un architecte du quotidien, qui construit pour que l’usager
vive l’architecture. En matière d’habitat, il travaille majoritairement dans le
logement social pour lequel il souhaite offrir aux habitants une qualité de vie
optimale.
Formation de Bernard Bühler chez
Salier
Pour situer le travail de l’Agence
Salier, on peut mentionner la construction de la caserne de la Benauge en 1954,
alors que Salier et Courtois sont élèves
de Claude Ferret. C’est un volume parallélépipédique en béton sur pilotis, aux
arêtes vives, rehaussé de panneaux
laqués rouge vif et jaune citron de Jean Prouvé. Le bâtiment est très moderne,
d’autant plus qu’il fait face à la majestueuse façade xviiie
des quais de Bordeaux.
L’agence Salier naît après-guerre,
dans un contexte en profonde mutation. Ses membres ne font pas de concessions,
sont combatifs et en rupture avec l’architecture traditionnelle française. En
effet, les architectes cherchent leurs références chez Le Corbusier mais aussi
dans l’architecture américaine et ses éminents représentants qui
passionnent l’agence : Walter Gropius, Ludwig Mies Van der Rohe, Franck Lloyd
Wright ou Richard Neutra. Le plan libre, l’interpénétration du dehors et du
dedans, la fluidité des volumes (en totale rupture avec la tradition française
des espaces clos et des formes délimitées) sont des éléments récurrents de
cette architecture qui intéressent l’équipe. Pierre Lajus dit d’ailleurs :
« On rêvait
de maisons plates et vitrées »[1].
Celle-ci ne fait cependant pas table rase de l’architecture française mais en
conserve certains éléments tels que la tradition d’isolement et le désir
d’intimité (auxquels il faut souvent ajouter les contraintes techniques). La
modernité des espaces et des matériaux est en adéquation avec la vision
domestique de la maison, où la simplicité des formes se conjugue avec leur
utilité. Dans le projet de construction des maisons, les architectes intègrent
trois données : le site comme élément de base de l’identité du projet – le
relationnel et les idées venant du contact avec le client – les conceptions des
architectes modernes puisées dans les revues. François Loyer inclut l’agence
Salier dans l’école de pensée appelée « Régionalisme critique »,
« une école de pensée qui, sans renier la pureté du langage moderne,
voulait l’intégrer à la culture locale pour lui donner des racines plus
profondes, une vie moins artificielle. »[2]
Bernard Bühler a donc découvert et
appris l’architecture dans un contexte résolument moderne et passionné où les
mots phare étaient : site, modernité, client, adaptation, altruisme et
combativité.
LE TRAVAIL DE BERNARD BÜHLER AUX
CHARTRONS
Le quartier des Chartrons
La connaissance de l’urbanisme du
quartier est nécessaire afin de comprendre le travail de Bernard Bühler. Le
quartier des Chartrons était autrefois le quartier du vin à Bordeaux, le lieu
où les échanges, les stockages et les ventes se faisaient, à proximité du port
de la ville.
Le « laniérage parcellaire » constitue le type principal d’urbanisme du quartier. Les unités (chais/ entrepôts) sont construites perpendiculairement à la Garonne, créant ainsi une unité en profondeur (souvent longue mais étroite). Les entrepôts sont des bâtiments oblongs puisqu’ils ont une largeur de 8 à 12 mètres pour une longueur moyenne de 100 mètres mais pouvant en atteindre 300. Robert Coustet explique l’évolution de l’architecture des chais : « Les premiers négociants n’étaient que des

transitaires qui se contentaient
d’exporter le vin de l’année. Les lourdes maisons du xviie siècle étaient parfaitement
suffisantes. Mais à partir du xviiie, il fallut
s’agrandir. Comme le nouveau bâtiment de façade était réservé à l’habitation,
il n’y eut d’autre alternative que d’en construire un second à l’arrière,
au-delà d’une cour intérieure puis, après une seconde cour, d’investir le
jardin pour y établir des entrepôts. Prisonniers du parcellaire en lanières,
les chais finirent par couvrir toute la surface des îlots. Cette disposition
présentait un avantage climatique : étirés les uns à côté des autres, sans
lumière naturelle [les chais sont aveugles], les chais bénéficièrent d’une
température égale. »
[3]
Le
parcellaire est très dense et peu irrigué de voiries, pouvant constituer en
certains lieux des îlots monoblocs. L’abandon progressif du transport maritime
du vin a entraîné la désertion de ces chais et la création de friches
industrielles, offrant un potentiel foncier rare en plein cœur de ville et la
possibilité d’un réinvestissement urbain.
On peut souligner que plusieurs lieux
étant classés aux Monuments Historiques sur le quai des Chartrons, les
interventions de Bernard Bühler se font souvent dans le rayon de protection de
500 mètres existant autour de ces bâtiments. L’architecte doit donc disposer
d’un avis simple favorable de l’Architecte des Bâtiments de France, induisant
une contrainte de préservation et de respect du patrimoine.
Exemples phares de son travail
Bernard Bühler travaille énormément
aux Chartrons. Depuis 1990, on recense plus de 30 interventions. L’exposé qui
suit ne se veut pas exhaustif mais analyse
un choix de bâtiments répondant aux diverses problématiques de l’architecte.
C'est rue Maurice que Bernard Bühler met en place, en 1989/1990, ce qui devient par la suite sa marque de fabrique. Aux n°14 à 22 bis, il doit réhabiliter pour la deuxième fois un chai désaffecté en six maisons de ville. L'entrepôt viticole s'étend sur 130 mètres de long, 8 mètres de profondeur et s'élève sur deux niveaux dont la séparation est soulignée à l'extérieur par un bandeau de pierre. Quelques baies et portes percent le bas tandis que le niveau supérieur est régulièrement ouvert par de grandes fenêtres. Il décide donc de conserver le volume et de travailler à partir de celui-ci : il le divise en six parties égales, ajoute deux fenêtres supérieures à chacune, supprime le toit pentu en tuiles et conçoit six accès en rez-de-chaussée. Les ouvertures sont toutes matérialisées par des grilles en fer laqué blanc.

Projets
rue Maurice
Bühler
L’opération
rue Lombard
L’opération de 1997/1998 située rue
Lombard (n°12 à 24 bis) est très importante. Deux immeubles constituent
l'ensemble : le premier, où la façade trop dégradée est détruite, comprend 16
appartements sur deux niveaux et le deuxième reçoit 10 maisons derrière la
façade originelle du chai. Ici, seule une partie de l’existant a pu être
conservée, le défi est alors double : rénover et reconstruire. Si le
résultat tranche sur rue, le parti pris est le même : l'architecte
conserve ce qui peut l'être et crée le reste dans l'affirmation de l'adjonction
contemporaine et le respect de l'existant traditionnel. Ainsi, la façade des 16
appartements est un véritable masque d'acier en arrière duquel un interstice
est ménagé devant une seconde peau de béton. Il a vocation de palier commun ou
de terrasse privée. À côté, la pierre est
toujours là, mais l'architecte choisit l'acier galvanisé pour les baies et
portes du rez-de-chaussée, tandis que les autres ouvertures sont à ciel ouvert.
Une évolution intéressante est à noter ici dans le travail de Bernard Bühler.
Alors qu’il met des grilles aux baies du 1er étage de la rue
Maurice, il laisse les ouvertures sans aucun filtre rue Lombard. La fenêtre est
perpétuellement ouverte sur l’extérieur et la limite entre le dehors et le
dedans se fait de plus en plus diffuse. Le sas permet un accès public aux
maisons cachées derrière le second mur
de béton. L'agencement intérieur répond dans les deux cas à une recherche
optimale de luminosité, de confort et de fonctionnalité. Seize T2 et T3 se
partagent chacun des deux niveaux selon le même plan : appartements traversants
avec couloir central de distribution. Les maisons sont pour huit d'entre elles
disposées sur deux niveaux : le rez-de-chaussée comprend les pièces de vie et
ouvre sur une cour privée de 30 m² tandis que les pièces de nuit sont au
premier étage. Selon une contrainte inhérente au lieu, deux maisons sont
conçues différemment. L'architecte inverse donc le principe : les pièces de
nuit sont au premier et les pièces de jour au second. Le maître mot de
l'opération est sans aucun doute l'adaptation. Bühler (em)mêle tout en finesse
architecture traditionnelle existante et addition contemporaine. Il travaille
pour cela sur les matériaux et sur le rapport de l'immeuble à son contexte.
Certes il chamboule les lieux, mais s'y inscrit subtilement avec, toujours
comme facteur principal, l'envie d'offrir aux futurs usagers le maximum d'agrément et de
tranquillité dans leur foyer (idée d'autant plus importante dans le cadre de
l'habitat social), sans pour autant les couper de leur environnement public.
Pour cette opération, l'architecte a reçu en 1999 le Premier Prix du Palmarès
National du Logement Social. L'audace esthétique est parfaitement maîtrisée et
permet au bâtiment de s'intégrer au bâti et à la rue tout en en proposant une
relecture contemporaine.
(Double
façade de l’édifice conservé)
En 1996/1997, rues Raynal et Denise,
il s'inspire de la configuration urbaine du quartier pour construire ex nihilo
quatre bâtiments que leur gabarit et leur disposition inscrivent habilement
dans le parcellaire existant. Il profite du vide pour développer un vocabulaire
contemporain sans faire cependant abstraction du passé. La conscience patrimoniale est d’autant plus forte ici que l’architecte
recrée un parcellaire urbain à un endroit où il n’existe pas.
Sur rue, deux typologies de façades alternent : un pan de mur en béton clair est suivi d'un autre en dalles de bétons peintes couleur brique sur soubassement en béton gris. Les différences sont visuelles (polychromie) aussi bien que tactiles, et l'agencement des dalles rappelle la pierre de taille, matériau référent des entrepôts voisins. Bernard Bühler introduit ici encore son principe de double peau. Elle n'est assurément pas indispensable, mais elle fait partie de la typologie de l'architecte et lui permet une fois de plus de protéger les habitants de la rue. Car en arrière de cette peau, s'ouvrent des fenêtres en bandeau corbuséennes qui inondent de lumière les séjours et cuisines. Les bâtiments d'angle contiennent les 12 logements collectifs. Leurs façades arrondies permettent de les lier en douceur avec le bâti existant. Les intérieurs répondent toujours à l'envie d'offrir lumière, grands espaces et équipements généreux aux bénéficiaires. Grâce à cette opération, on comprend que l'architecte ne se contente pas de reproduire à l'identique les mêmes schémas, mais qu'il adapte toujours son propos aux lieux et n'hésite pas à employer matériaux, couleurs et formes contemporaines lorsque l'occasion s'y prête. Il se fait liant subtil entre le passé et le présent, ne fait pas table rase du passé, mais au contraire s'en inspire pour offrir un nouveau visage au quartier sans le dénaturer.
L’opération
cours du Médoc et quai des Chartrons
Bernard Bühler travaille actuellement
à la reconversion de chais en 51 maisons particulières, cours du Médoc et
quai des Chartons. Il s’agit d’un ensemble de quatre chais donnant sur le
cours des Chartrons, ainsi qu’une ancienne entreprise de bouchons sur le cours
du Médoc. L’architecte doit donc travailler à partir de deux typologies :
la configuration parcellaire déjà connue (issue du xviiie siècle) et un volume qui s’étend désormais
en façade largement ouverte, et dans lequel la pierre, moins présente, est
relayée par des poutrelles de fer (selon un principe
cher au xixe siècle). Il est donc face à un ensemble éclectique et plus complexe.
Bühler commence par laisser entrer la lumière et l’air dans cet ensemble. Pour cela, il ouvre totalement un chai qui fera office de jardins, ôte un morceau aux toits pour ménager des terrasses. Les ouvertures de la façade sur le cours du Médoc ne correspondent pas aux niveaux (trois niveaux d’habitat contre deux niveaux de fenêtres). Bühler décolle donc une seconde peau en béton et verre en arrière de la façade de pierre ; double peau ayant la vocation de palier le manque de fenêtres en apportant de la lumière et de l’air par le haut. Il ajoute un 4e niveau, véritable superstructure en porte à faux qu’il choisit de teinter en noir. La façade sur rue est ainsi conservée (puisque la peau de pierre est laissée intacte), et ornée d’un attique. L’architecte crée un contrepoint entre une architecture existante classique très volumétrique et une architecture contemporaine en béton presque abstraite. Il procède d’ailleurs de la même manière pour l’intérieur. Les murs des chais et une partie des toits sont conservés. Pour le reste, l’architecte crée 11 typologies d’habitat, du T2 au T5, qui peuvent être simplex, duplex ou triplex, chacun ayant une terrasse ou un accès extérieur. Le rapport à la rue existe dans deux dimensions : la façade urbaine avec accès à la voiture sur le cours du Médoc et un passage piétonnier réservé quai des Chartrons ; Bühler joue ici avec la configuration initiale des lieux. Une attitude radicale aurait pu être de ne conserver que l’enveloppe des chais et de construire un habitat totalement contemporain. Au contraire l’architecte s’immisce dans la pierre, l’ouvre au monde contemporain sans l’éventrer, lui offre une seconde vie où elle côtoie désormais le béton et le verre
La
maison bleue
Cette opération reflète son goût pour
ce passé qu’il respecte et qu’il adapte au présent et à sa nouvelle vocation.
La double peau est encore là, une nécessité selon lui pour offrir lumière,
isolation phonique ainsi que confort sécuritaire et intimiste. Mais le rapport
entre l’intérieur et l’extérieur se joue à bien d’autres niveaux. Les sources
de lumière sont multipliées, viennent des toits percés et du chai désormais
jardin, les terrasses sont nombreuses, imbriquées entre les niveaux et les
chais, entre le dehors et le dedans, les deux entrées sont publiques ou de
caractère plus privatif. Il en résulte un ensemble complexe, mais cohérent dans
son ensemble, un véritable microcosme architectural, inspiré
des médinas (bien connues de l’architecte),empreint
de la spécificité du quartier et de sa nouvelle vie contemporaine.
La Maison Bleue
En 1997, Bernard Bühler
réhabilite un ancien chai en maison d’habitation pour lui et ses proches. Pour
sa maison, l’architecte laisse intacte la façade sur rue et travaille depuis l’intérieur,
remodèle l’espace privé sans que l’on puisse le percevoir de l’extérieur.
« L’accès s’effectue par un déambulatoire le long de parois opaques dans
une cour divisée en trois espaces autonomes. Une pièce régulière, au caractère
central souligné par une piscine à la géométrie homothétique, enduite de bleu
sur ses parois verticales, et couverte d’une verrière, sert de transition et
annonce le lieu d’habitation. Une cour intérieure, couverte mais éclairée par
une verrière latérale en toiture, met en scène un volume servant en bois qui
associe un escalier à une cuisine à l’étage. Ce volume sert d’articulation avec
les pièces de l’habitation réparties sur deux niveaux. Le rez-de-chaussée
combine les pièces de nuit jumelées aux pièces de bains. L’étage est un vaste
plateau avec un poêle à son extrémité et des rangements latéraux. Un discret
escalier intérieur permet la liaison entre les deux. L’intervention de cet entrepôt situé juste
derrière son agence revêt un caractère particulier ; aménagé en loft, il
abrite sous la toiture d’origine plusieurs appartements autonomes, tous occupés
par ses enfants. La ″Maison Bleue″ doit ce nom à la couleur des
murs de la ″rue-couloir″ qui conduit à cette parcelle refermée sur
elle-même en cœur d’îlot. De ce bleu qui évoque instinctivement la
Méditerranée, ses médinas et la maison à patio qui préserve l’intimité de
chacun et offre un espace central de vie commune, ici autour d’une petite
piscine totalement isolée des regards indiscrets »[4].
Bilan
Née de la contrainte de réhabiliter des chais aveugles en habitations, la double façade devient un leitmotiv de l’architecture de Bernard Bühler. De vocation d’abord fonctionnelle et conservatrice – permettre une pénétration maximale de la lumière dans les logements et préserver le bâti existant – elle devient ensuite pour l’architecte une manière de ménager un sas, un espace interstitiel entre l’extérieur et l’intérieur. Elle lui permet aussi d’encastrer des maisons modernes en arrière de ces façades et de développer ainsi un vocabulaire contemporain. On peut s’étonner que l’architecte réitère cette opération là où le bâti ancien n’existe plus. Cette peau devient pour lui un élément indispensable qui s’immisce entre l’extérieur appartenant au domaine public et la sphère privée du foyer. Le sas est pratique, mais aussi sécuritaire. Pas strictement au sens premier du terme – même s’il protège concrètement des dangers d’agressions – mais plutôt dans une dimension métaphorique. La maison devient un lieu secret, intime, en repli des nuisances publiques (stress, temps, bruit). Le foyer se retrouve à l’abri. À l’image même des médinas, les œuvres de Bühler conservent la façade urbaine et déploient le logement à l’arrière, le mettent à distance de la rue ; la maison s’ouvre alors complètement sur elle-même. Cette comparaison est notamment très probante pour la Maison Bleue et l’opération des chais cours du Médoc. La peau coupe la famille de l’extérieur tout en l’y ouvrant puisqu’elle est bien souvent la source principale de lumière. L’extérieur et l’intérieur s’interpénètrent en ne puisant l’un dans l’autre que le potentiel positif. L’exemple des chais cours du Médoc témoigne de la maîtrise et de l’évolution réfléchies d’une pratique qui aurait pu se révéler redondante et inutile, mais qui au contraire, ici, se dévoile dans toute sa logique et sa beauté.

En 1967, Robert Auzelle
avançait que « la ville, qui ne suscite que la haine, exaspère les
rancunes, accuse les oppositions sociales et la disparité économique, peut être
le tombeau de notre civilisation »
[5]
.
Au contraire, Jane Jacobs estimait à la
même époque que « la rue protège la vie privée » tout en donnant la
liberté aux citadins, et Henri Lefebvre soutenait l’idée que « la société
entière risque de se décomposer si lui manquent la ville et la
centralité ». On peut comprendre à travers cela que Bernard Bühler
appartient à la catégorie qui agit contre la dispersion de la ville. Il recrée
la ville à partir d’elle-même, il ne cherche pas à la disperser, mais, à
l’inverse, resserre les liens depuis le noyau existant. Il fait partie des
acteurs du quotidien qui métamorphosent la ville tout en douceur.
BERNARD BÜHLER : AUTRES TERRAINS D’ACTION
Le travail de l’architecte se
développe aujourd’hui au-delà des limites bordelaises et girondines, et dans
des domaines aussi variés que l’habitat, l’industrie et le tertiaire, mais
j’axe mon propos essentiellement autour de sa vision de l’habitat.

30 projets à Bordeaux
ZAC Bastide
Cette ZAC prend place sur une ancienne
friche industrielle. « Très vite, à l’examen, des lignes directrices
apparaissent, léguées par le passé (le réseau des voies reliant l’ancienne gare
d’Orléans aux quais). De cet héritage, l’urbanisme actuel retient le principe
des trouées rayonnantes qui [...] proposent au regard des échappées sur la rive
gauche et quelques uns de ses monuments remarquables. Dans ce vaste espace, le
projet s’attache en premier lieu à définir l’équilibre des pleins et des vides,
ménageant des coulées vertes : le gazon omniprésent dans les artères
rayonnantes, plantées par ailleurs de plus de 700 arbres... Un nouveau paysage
se définit ainsi par opposition aux façades de l’avenue Thiers et à la rive
gauche ordonnancée et ″minérale″. Plus qu’à un jeu de miroirs, qui
aurait finalement débouché sur le pastiche, l’urbanisme cède volontairement au
schéma réfléchi de l’attraction des contraires. La rive droite échappe ainsi à
une ″monumentalisation forcée″ et s’autorise des effets spatiaux
contrastés, débarrassant par là même une architecture décidément contemporaine
de tout complexe réducteur. »[6] Pour
Alain Charrier, architecte coordonnateur de cette ZAC, « L’aspect
extérieur des constructions devra répondre à un double objectif : celui de
promouvoir des architectures contemporaines qui donnent une identité
particulière à ce nouveau territoire de la ville ; celui d’intégrer ces
architectures dans un urbanisme végétal et d’accorder autant d’importance aux
éléments bâtis qu’aux traitements paysagés des espaces extérieurs. »[7]
Ici, contrairement à la densité très
forte des Chartrons, l’environnement est aéré et largement végétal. Il est donc
intéressant de se pencher sur l’interaction des réalisations de Bühler avec ce
contexte particulier. Comment fait-il usage de la typologie jusque là employée
à bon escient ?
Entre 2002 et 2004, l’architecte construit 2 immeubles collectifs et 123 maisons individuelles réparties en 3 ensembles à la Bastide. Les deux collectifs sont mono-orientés sur le quai et l’architecte se sert de cette configuration pour offrir une grande loggia aux habitants, un espace vitré, libre d’être investi au goût de chacun, d’être ouvert sur l’extérieur ou au contraire fermé. Un espace intermédiaire dans lequel on est dedans tout en étant dehors et vice-versa. Il est d’ailleurs intéressant de voir comment les gens se sont approprié cet espace : véritable serre pour certains, salon d’été ou encore « débarras » pour d’autres. Pour la façade opposée, dans laquelle s’ouvrent les espaces communs de passage et certaines pièces des appartements,
Arès
l’architecte développe le rideau de
tubulures d’acier que l’on a déjà vu aux Chartrons. Ici, la recherche de
lumière n’en est pas la cause ; l’architecte utilise le principe de double
peau pour sécuriser son immeuble, recentrer la vie côté fleuve sans que les
gens soient coupés de l’extérieur. Il explique que grâce à ce procédé, les gens
se sentent à l’abri chez eux tout en ressentant les aléas du temps lorsqu’ils
sont sur le palier, espace de vie collectif.
Pour les maisons individuelles, Bühler
ne ressent nullement le besoin de cette double peau. Il ouvre largement les
maisons sur l’environnement végétal et notamment sur les jardins individuels.
La cloison entre l’espace public et le jardin privé tend tout de même à
rappeler les principes de l’architecte. Des tubulures, des fils d’acier sont
disposés afin que la végétation s’étende, se mélange à l’existant et crée une
paroi protectrice diffuse. Entre immeuble et maisons, les éléments se déclinent
et se répondent : béton blanc, touches colorées, rideaux d'acier, toits plats,
formes géométriques et grandes baies vitrées. L'architecte emprunte une part de
son vocabulaire à l'avant-garde des années vingt, qu'il enrichit de sa propre
idée de l'habitat matérialisée par les doubles façades et replis en arrière
d'une peau d'acier.
Arès
À Arès (Bassin d’Arcachon),
l’architecte crée un ensemble de 38 logements en juin 1999. Ici, l’ensemble
s’intègre complètement à son contexte grâce à la façade qui s’adapte au galbe
de la place. Celle-ci joue aussi le rôle d’un véritable filtre, filtre qui
laisse pénétrer les rayons lumineux à travers les claustras de bois, qui laisse
aussi entrevoir depuis l’extérieur les espaces communs intérieurs, et depuis
l’intérieur la place publique, tout cela dans une ambiance diffuse qui suggère
plus qu’elle ne révèle, conservant ainsi l’espace propre à chacun. Filtre enfin
qui unifie les espaces communs et privés des logements. L’effet est tout
d’abord visuel, passe ensuite par le matériau et par l’interaction entre le
dehors et le dedans : les claustras se prolongent et pénètrent dans les
appartements, tout en les intimisant derrière une peau et en les unifiant à un
ensemble identitaire renforcé par sa circularité qui l’inscrit totalement dans le site.
CONCLUSION
Typologie de l’architecte
Bernard Bühler développe depuis 1989
une typologie d’habitat qui lui est propre. D’abord contraint par l’urbanisme
en lanières d’un quartier de chais en pierres, et la
conservation d’un patrimoine cher aux Bordelais, il crée la double
façade. Elle a plusieurs fonctions : ménager un sas spatial entre l’espace
public et le domaine privé, sas ensuite métaphorique protégeant l’individu et
la famille des agressions extérieures. La double peau sert aussi à préserver
l’existant et à élever en arrière-plan une façade et un bâti contemporains. Par ce procédé, Bühler choisit d’insérer l’architecture
moderne dans le contexte patrimonial. Il n’impose pas, il détruit peu, conserve
beaucoup, enrichit le passé du présent et vice-versa. Quand l’architecte ne peut garder l’ancien, il
n’hésite pas à créer rideaux de fer ou murs de béton qui se mêlent et
s’emboîtent dans l’environnement minéral. Grâce à cet espace interstitiel,
entre extérieur et intérieur, Bühler trouve une source de lumière et d’air dans
un contexte très dense. Loin des Chartrons et de la nécessité de cette double
façade, l’architecte continue de la déployer. Sous diverses formes, tubulures
d’acier ou mur végétal, il souhaite ainsi offrir aux gens un habitat meilleur,
abrité des nuisances extérieures, sans être complètement isolé. On peut dire
que Bernard Bühler répond aux exigences individualistes d’aujourd’hui sans
toutefois replier chacun dans sa tour d’ivoire. L’habitant trouve source de
repos, de recueillement et de tranquillité dans son foyer, mais il est tout de
même matériellement connecté avec l’extérieur qui pénètre à l’intérieur grâce à
cette double peau et ses bienfaits tant fonctionnels (lumière, air, bruit,
création de terrasses/jardinets), qu’esthétiques et surtout imagés. On peut
s’interroger sur l’utilisation répétée d’une scénographie architecturale qui
n’a pas forcément lieu d’être (notons quand même que l’architecte n’en use pas
systématiquement), mais il s’agit d’une part de la marque de fabrique de
l’architecte et d’autre part d’un système répété mais dont l’adaptation au site
est réfléchie. Bühler ne pose pas un objet dans un lieu, il réfléchit à son
intégration, aux caractéristiques intrinsèques du site. Le résultat passe
notamment par le choix du matériau.
Grâce à cette double façade, le bâtiment
existe dans deux mondes distincts : l’espace intérieur privé réservé
au foyer, à la vie personnelle libre et l’espace extérieur appartenant au
public, devant répondre à un contexte urbain et paysager immédiat. L’interstice
permet aux deux mondes d’interagir sans empiéter l’un sur l’autre.
Cette recherche sur la
double façade est menée à l’heure actuelle par d’autres architectes. On pense à
Jean Nouvel et à la Fondation Cartier, pour laquelle un véritable écran de
verre s’intercale entre la rue et le bâti, à Jean de Giacinto qui signe pour
l’école d’architecture et de paysage de Bordeaux un bâtiment d’enseignement et
de recherche où une première peau, revêtue d’une sérigraphie arborescente,
dissimule le mur ; mais aussi à des réalisations comme le foyer Sonacotra
des Chartrons à Bordeaux, où les architectes F. Marzelle, I. Manescau et E.
Steeg créent une première peau toute de bois, véritable filtre en arrière
duquel se répartissent les lieux de vie privée ou commune. Ici, l’accès depuis
la rue est très discret et ne révèle pas la configuration interne de deux
bâtiments se faisant face, unifiés par une grande cour intérieure. On peut
encore citer la résidence INOX I à Mont-de-Marsan, dans les Landes, réalisée
par Rémy Lamanive et Vincent Poeymiroo en 2000/2001. « Percevant la
cellule comme un milieu protecteur et rassurant, le jeune duo décide de mettre
au point un volume intermédiaire qui assure aux habitants une transition de
velours entre l’espace public de la rue et l’espace privatif de leur appartement.
Ainsi, les six T3 qui composent la résidence INOX se voient protégés par
l’intermédiaire d’un véritable épiderme greffé sur la façade principale […].
Plutôt que de pénétrer au cœur de la vie privée du foyer par l’intermédiaire
d’un ersatz d’entrée ouvert sur le séjour, Lamanive et Poeymiroo ménagent,
grâce au balcon, un entre-deux judicieux par lequel on entre dans son
appartement ! Ni tout à fait dehors, ni tout à fait dedans, cet espace
protégé du regard par la fine résille métallique qui l’entoure devient partie
prenante de la fameuse peau de façade ; il constitue aussi la première
étape d’un cheminement vers l’intime, physiquement marqué par une
stratification à la fois souple et rationnelle de la cellule. »[8]
Duncan Lewis-Scape Architecture associé à Block, réalisent, à la cité Manifeste de Mulhouse, 12 logements répartis en 3 blocs où se décline une série de propositions inédites. Les quatre branches de la croix classique mulhousienne subissent une altération induisant des imbrications de volumes en porte-à-faux, dans une
L’agence Bühler
contamination mutuelle
entre intérieur et extérieur, entre le végétal et le bâti. À
l’image d’un puzzle géant,
l’ensemble de la parcelle est investi par l’habitat. Mais celui-ci est revêtu
d’une peau végétale d’arbres et de plantes grimpantes qui induit une
dilatation des limites entre les logements et l’espace privé du jardin,
largement végétalisé. Les architectes détournent sans le corrompre le bâti
ancien en recomposant son image par des éléments résolument contemporains comme
les matériaux, les formes ou la végétation.
Il est important de
comprendre que la typologie de Bernard Bühler, même si elle s’inscrit dans une
problématique de l’architecture contemporaine, est née dans le contexte
architectural vernaculaire du quartier bordelais des Chartrons.
L’agence Bühler
Pour montrer combien ce principe
appartient à l’architecte, il suffit de regarder son agence. Construite
tardivement (2000), elle révèle les principes que nous venons d’étudier. Elle
s’inscrit dans un bâtiment en pierre conservé. L’entrée est matérialisée par
trois grandes arcades fermées par des grilles alors qu’un espace intermédiaire
donne ensuite sur le mur de verre derrière lequel se déploie l’agence. La
lumière peut ainsi aisément pénétrer dans les espaces intérieurs fluides et
sobres, sans réel cloisonnement, créés pour le travail. Conservation de
l’existant, création d’un bâti contemporain, interstice entre l’extérieur et
l’intérieur ; Bühler a adapté savoir faire et savoir vivre pour sa propre
agence.
[1] Salier Courtois Lajus Sadirac Fouquet- Atelier d’architecture- Bordeaux 1950/1970, (Catalogue d’exposition à arc en rêve à Bordeaux), septembre 1994, page 96.
[2] Salier Courtois Lajus Sadirac Fouquet- Atelier d’architecture- Bordeaux 1950/1970, (Catalogue d’exposition à arc en rêve à Bordeaux), septembre 1994, page 18.
[3] COUSTET, R., « L’urbanisme vinicole de Bordeaux », Châteaux-Bordeaux (catalogue d’exposition présenté au centre G. Pompidou en 1988/1989), Paris, 1998, pages 139 à 154.
[4] RAGOT, G., C’est ici, 1999 2002, architecture Bordeaux, Communauté Urbaine, exposition tenue à arc en rêve à Bordeaux du 3 avril au 8 juin 2003.
[5] AUZELLE, R., Cours d'urbanisme à l'Institut d'Urbanisme de l'Université de Paris, 1967.
[6] COSTEDOAT, D., C’est ici, 1999 2002, architecture Bordeaux, Communauté Urbaine, exposition tenue à arc en rêve à Bordeaux du 3 avril au 8 juin 2003.
[7] CHARRIER, A., Cahier des prescriptions Architecturales de la ZAC Cœur de Bastide, Communauté urbaine de Bordeaux et Ville de Bordeaux, 2000, page 7.
[8]
MAZEL, C., in Revue Le Festin, n°44, janvier 2003,
pp 84-85.